19 juin 2011

Guerre des générations : Quel armistice ?

Quelques propos entendus au cours de la conférence débat intitulée Guerre des Générations : quel armistice ? qui se déroulait le samedi 18 juin dernier au Cercle de la Presse, dans le cadre de la manifestation 100 idées pour la France à Strasbourg.

Didier GONET, Journaliste :
La guerre des générations, il est question d'un fossé qui se creuse entre les générations entre  les générations issues de ce que l'on  a appelé  le Baby Boom et les générations actuelles... cela pose des problèmes qui sont bien réels dans la société française, notamment avec une modification complète de la Pyramide des âges, c'est  un fait indiscutable, mais avec également quelques inquiétudes par rapport à la manière dont l'économie en général  va se comporter par rapport à ce problème de société.
En préparant cette conférence, j'ai un observé un peu  les gens de ma génération c'est à dire ces quinquagénaires installés dans la pyramide des âges, nous sommes les premiers  à avoir à nous occuper à la fois de nos enfants, de nos petits-enfants et de nos parents. je ne suis pas sûr que nous soyons tout à fait armés pour cela...
On est donc dans des problématiques qui sont tout à fait nouvelles, et j'insiste sur un point qui me semble important : cette guerre des générations, est-ce  qu'à un moment il n'y a pas une espèce de rideau  de fumée qui a été créé devant le public pour opposer ces générations,  rideau de fumée qui s'appuierait sur ce postulat que ce gap  entre les  générations est simplement lié à un contexte de précarité ?



Bruno LAFORESTERIE, PDG de la radio Générations 88.2 :
J'ai proposé il y a quelques semaines un appel du 21 avril, pour un nouveau pacte entre les générations, un appel qui demandait à ce que dans le cadre de l'alternance, cette question soit centrale, tant dans son aspect économique que social et culturel au sens large...
L'objectif était à la fois  de faire un diagnostic, et d'essayer de comprendre tous autour de la table, comment on fait avec le curseur pour obtenir une transformation politique à cette question dont on parle dans les familles...  L'analyse que j'en ai eu avec les amis avec lesquels on a travaillé  c'est un peu  : Aujourd'hui cette question de la solidarité intergénérationnelle est selon  nous la question dont ont parlera  dans un avenir proche comme une question centrale...
Cette question de solidarité intergénérationnelle c'est aussi un chiffre : 80 milliards d'euros de transferts inter-générations avec de très fortes disparités... Je prendrai cet exemple : dans les familles riches ce sont les grands parents qui paient les vacances de ski, dans les familles pauvres, ils paient le frigo... et ça c'est une réalité quand on interroge les familles...
Aujourd'hui est-ce que cette question est uniquement une question qui se pose au sein de la sphère familiale ou est-ce une question de politique globale qui se pose  au niveau de l'Etat et également au-delà de nos frontières, une question de solidarité internationale entre les générations.
En partant de là, on regarde différents phénomènes, qu'on éclate en matière économique, en  matière sociale, au niveau culturel et politique...
Au niveau économique, la question patrimoniale elle est très claire, le patrimoine appartient aujourd'hui aux plus de 50 ans, bientôt aux plus de 60, ce patrimoine économique et financier appartient à ceux qui bientôt seront à la retraite... C'est une question existentielle parce que cela pose également au niveau économique, l'entrée dans la vie, la constitution de patrimoine pour les jeunes générations, la question fiscale des transmissions et des transferts...
La question sociale et sociétale qu'il revient à poser est notamment la question de l'emploi : on vit actuellement  une véritable crise au niveau de l'emploi des jeunes avec une surpression sur les moins de 25 ans avec des taux de chômage allant de  de 20 à 40% selon le quartier dans lequel on se situe... Il n'y a qu'à porter notre regard sur les derniers évènements en Grèce ou en Espagne pour constater que les mouvements d'indignation sont portés plutôt par des générations jeunes contre des conditions sociales et des conditions professionnelles qui ne leurs sont pas accordées...  La question qui est posée, c'est avant tout ici la question du projet, de la sérénité, de la stabilité et donc de l'entrée dans la vie...
Aujourd'hui il est commun de dire qu'on devient adulte à 29 ans, c'est à dire quand on sort de la sphère familiale et qu'on peut pour la première fois se payer un logement avec sa propre rémunération. Cette question là au niveau social, ce n'est pas la seule question, mais c'est la question prégnante pour les jeunes générations.
La question culturelle, si on prend les différents indicateurs, on peut se poser les questions : qui fait la culture en France ? Qui sont considérés comme les victimes dans ce domaine ? Il faut être conscient que cette question d'autolégitimation par rapport à toute appropriation culturelle est prégnante aussi...
En savoir plus : http://generationsfm.com/



Serge GUERIN Sociologue : 
Dans la représentation depuis très longtemps, la question de la représentation de l'âge n'existait pas, il y avait un déni absolu.. et on est passé en quelques années du déni au mépris. 
Quand globalement dans notre société on évoque l'âge, c'est globalement en termes négatifs : cela coûte cher, c'est de la maltraitance, pour les personnes âgées on parle de dépendance... moi dépendance à l'âge je ne sais pas ce que cela veut dire... comme quoi les mots sont importants lorsqu'on évoque un statut.
Ces notions de vieux et de jeunes demandent quelque peu à être interrogées... 
 En termes de sociologie, il y a des jeunes précaires et des jeunes également qui vont très très bien.  Donc n'oublions pas qu'en dépit des grands discours, tous les jeunes ne sont pas précarisés et fort heureusement...  pour ceux qui ont fait de bonnes études, l'intégration se passe globalement bien...  Certes, il y a  tout de même une partie importante des jeunes qui sont en situation précaire..
La notion d'âge est extrêmement bornée, avec des bornes de pouvoirs qui ne renvoient pas à grand chose... par exemple pour la discrimination liée à l'emploi, le premier critère invoqué est le critère de l'âge...
Il faut également prendre compte la notion de mode de vie : au même âge, les modes de vies peuvent également être très différenciés... et parfois les modes de vie en disent  au moins autant, si ce n'est plus,  que la question d'âge...
Il faut également prendre en compte la notion d'idéologie... On est à l'heure actuelle dans une sphère  idéologique qu'on peut nommer la sphère du jeunisme, c'est-a-dire que les valeurs sont  dites portées par les jeunes... Globalement : il faut aller vite, il faut s'adapter tout le temps, voire la sacro-sainte compétitivité dont on nous parle tout le temps... tous ces éléments là sont globalement associés à la sphère du jeunisme... la sur-idéologie elle est là... l'âge est très fortement dévalorisé dans notre société, parce que l'on estime  que la norme c'est qu'avant tout qu'on doit s'adapter et on n'inverse pas en disant peut être que c'est le système qui devrait s'adapter à nous, jeunes ou vieux.
Autre élément, le risque de ce discours d'opposition, globalement en effet c'est  " on voudrait remplacer la lutte des classes par la lutte des âges  " on noue ainsi tous les effets d'opposition sociale, c'est une façon idéologique très très forte de nous faire oublier qu'on a fait des oppositions sociales sur des valeurs différentes, il y a des intérêts et des valeurs associées qui sont portées par des systèmes différents... 
Donc à la fois opposer jeunes et vieux, cela permet de nier complètement l'insertion sociale et cela permet également de nier la dimension de la reproduction sociale...La reproduction sociale, pour aller très très vite et Bourdieu l'a dit avec talent " pour faire un vieux riche, il a fallu généralement un jeune riche... et un vieux pauvre, il a généralement  été un jeune pauvre sans que cela se soit forcément amélioré... " 
Aujourd'hui, c'est pareil parce que les jeunes riches, finiront globalement... vieux riches et les jeunes pauvres d'aujourd'hui ont également toutes les chances de finir vieux pauvres...
On n'oublie également quand on parle de tout cela que le rôle social d'une personne  ce n'est pas seulement son emploi... et là pour les retraités je suis également fasciné parce que pour les retraités ont dit facilement inactifs depuis 60 ans... Or je suis désolé,  il y a des inactifs (les retraités notamment) qui sont plus actifs que les actifs... et cette notion d'inactivité doit être totalement repensée, parce que l'activité ce n'est pas seulement l'emploi, pas seulement le statut, c'est aussi, ce à quoi je sers en quelque sorte. 
Il y a des jeunes étudiants par exemple et des vieux  qui sont dans le bénévolat et si on supprime les seniors qui participent de façon bénévole au monde associatif, le monde associatif s'écroule et les 600 000 emplois qui sont liés au monde associatif...
La prise en compte de ces phénomènes, c'est aussi penser une autre façon de changer la société pour quelle soit plus vivable par tout le monde, par les jeunes comme par les vieux et par l'ensemble des personnes qui sont vulnérabilisées d'une façon ou d'une autre...